1. Home
  2. /
  3. SOURCES MÉDIATIQUES
  4. /
  5. Presse écrite
  6. /
  7. Annonce de Macron sur...

Les écrans dans le viseur. Ils sont partout, petits et grands les utilisent quotidiennement et les débats qu’ils provoquent sont toujours aussi vifs. Leur utilité, bienfaits et surtout méfaits avérés ou supposés intéressent jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Emmanuel Macron leur a ainsi accordé une large place, mardi 16 janvier, lors d’une conférence de presse visant à fixer le cap du nouveau gouvernement. Le chef de l’Etat a affirmé avoir réuni des experts la semaine dernière afin de déterminer, sur la base de leurs recommandations, “le bon usage des écrans pour nos enfants, dans les familles, à la maison comme en classe”.

Ce groupe d’experts, dont L’Express a pu se procurer la liste (voir document ci-dessous) comporte dix personnes parmi lesquelles des médecins – psychiatre, neurologue, épidémiologiste – et professeurs de droit. Ils seront chargés d’établir un “consensus” scientifique d’ici mars prochain, a affirmé Emmanuel Macron. Le président leur a aussi demandé de proposer un “mode d’emploi” pour décider d’éventuelles “restrictions ou interdictions” dans l’âge minimum d’accès aux écrans mais aussi un temps maximal de consultation. Interrogée par L’Express, Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive à Rennes 2 et auteure de l’ouvrage collectif Les Enfants et les écrans (Retz), n’a pas caché sa surprise face à ces déclarations.

L’Express : N’est-il pas illusoire d’exiger un consensus au sujet de l’exposition des enfants aux écrans, surtout dans un timing si serré ?

Séverine Erhel : Il s’agit d’un effet d’annonce. Il y a un vrai problème de cadrage de la demande car chercher un consensus sur le bon usage des écrans en général n’a aucun sens comme nous l’expliquons dans notre ouvrage. Nous pourrons peut-être un jour obtenir un consensus sur les pratiques et usages bénéfiques sur une population donnée dans un contexte situé, parce que les recommandations – et les problématiques – pour les enfants de trois ans et de dix-huit ans ne sont pas les mêmes. Mais aujourd’hui, même si nous commençons à obtenir quelques réponses, il y a encore trop d’études de qualité discutable, qui surinterprètent des effets ou qui confondent corrélations (deux effets observés en même temps) et causalités (un effet explique l’autre).

S’il n’y a pas de consensus, ce n’est pas que les chercheurs ne veulent pas, c’est qu’ils ne peuvent pas parce qu’il s’agit d’un sujet complexe qui mérite plus d’investigations. Etablir un consensus scientifique, c’est très difficile, cela implique des discussions entre experts publiant sur un domaine, ça ne peut pas se décréter comme ça en un claquement de doigts et cela ne peut se limiter à la France car la science se construit internationalement. D’ailleurs, ce n’est pas au gouvernement de réclamer un consensus scientifique dans les deux mois à venir, le temps de la science n’est pas le temps politique et ce n’est pas à un comité d’experts nommé par un gouvernement qu’il revient de faire cela. Faire un consensus scientifique pour satisfaire des exigences politiques me semble en contradiction avec les libertés académiques. Le président peut au mieux demander un avis argumenté, mais la construction de cet avis demande du temps si on veut examiner de manière systématique la littérature. Déjà, il faudrait capitaliser sur les différents rapports provenant des agences de santé qui ont fait sérieusement ce travail, comme le Haut Conseil de la Santé Publique.

Quelles sont ces “quelques réponses” que la science nous offre déjà ?

Certaines études laissent penser qu’il existe une association entre l’usage du numérique et un effet délétère sur certaines variables, en particulier le sommeil. De plus en plus de travaux montrent qu’utiliser un écran avant de dormir peut induire un décalage des cycles du sommeil et interférer avec l’endormissement et nuire à la qualité du sommeil, notamment à cause de leur luminosité. D’autres études montrent des associations entre le cyberharcèlement et les troubles de la santé mentale des victimes – plus spécifiquement chez les filles -, dont des dépressions, des troubles du stress post-traumatique et des pensées suicidaires.

Que pensez-vous des experts réunis pour aboutir à ce consensus et de leur mission ?

Listes du groupe d'experts consultés par Emmanuel Macron qui doivent
Listes du groupe d’experts consultés par Emmanuel Macron qui doivent “parvenir à un consensus” d’ici mars.

Au sens scientifique du terme, il y a des experts comme Grégoire Borst et Jonathan Bernard qui produisent des travaux de qualité, et d’autres que je ne connais pas bien. Il y a aussi un responsable d’une entreprise proposant un contrôle parental, ce qui me semble très étonnant. D’autant plus qu’il manque des sociologues, anthropologues des usages du numérique ainsi que des responsables de l’Education nationale qui doit être en première ligne sur cette question notamment avec l’éducation aux médias et à l’information. La mission que leur confie le président me rappelle les “paniques morales”, lorsqu’un politique s’empare d’une question de société face au public et la délègue aux chercheurs qui doivent produire des réponses simples sur un sujet complexe, avec un risque de dévoiement des travaux rendus.

Et puis on ne manque pas d’institutions qui produisent déjà des rapports de qualité. En établissant ces commissions, qui vont se réunir trois ou quatre fois, le politique court-circuite des rapports qui ont nécessité des mois de travail. Il faut arrêter de réinventer la roue.

Emmanuel Macron a mentionné de possibles interdictions. Mais comment interdire des outils omniprésents dans notre société ? Faut-il et peut-on interdire à des parents de mettre leurs enfants devant des écrans ?

Il y a là un problème de principe de réalité. Imposer une régulation dans les familles est illusoire. Qu’allons-nous faire ? Les pointer du doigt, leur supprimer les allocations familiales ? Il n’est pas possible d’interdire les écrans. On peut, en revanche, éduquer et informer, grâce à des programmes qui concernent enfants et parents, car certains sont perdus face au monde numérique et ont besoin d’aide afin de repérer les bonnes et mauvaises pratiques.

Le Président a également évoqué l’obligation d’installer un dispositif de contrôle parental sur les terminaux (smartphones, ordinateurs, télévisions et consoles de jeux) mis sur le marché français. N’est-ce pas une bonne idée ?

Le contrôle parental existe déjà sur de nombreux smartphones ou ordinateurs. Cela peut effectivement être un soutien, mais il ne sera pas utile tout seul. Contrôler et réguler les pratiques des jeunes et des adolescentes, c’est valable pour la pornographie en ligne, mais pour les réseaux sociaux, cela me semble plus cohérent d’éduquer. Sans compter qu’il y a de nombreux parents qui ne savent pas paramétrer un contrôle parental, d’où le besoin de mettre en place des programmes d’aides.

Quid de l’installation, par défaut, de temps d’utilisation maximum ?

On peut déjà le faire sur certaines applications. Mais imaginez par exemple des enfants qui ont un groupe de travail et d’entraide sur WhatsApp. Une limitation bête et méchante d’une heure pourrait se révéler contre-productive. Il faut d’abord interroger les pratiques des individus et adapter les réponses aux besoins.

M. Macron a également fustigé, une nouvelle fois, “le rôle très important des écrans” lors des émeutes survenues après la mort du jeune Nahel tué par un policier en juin dernier. “Bonjour la génération de complotistes” si de “futurs citoyens bâtissent un rapport faussé à la vérité à cause des réseaux sociaux”, a-t-il lancé. L’interdiction des réseaux sociaux pourrait-elle se révéler bénéfique ?

Cela risque d’être difficile de les interdire chez les mineurs qui y sont déjà. D’autant qu’ils peuvent aussi être des outils qui leur offrent des possibilités d’affirmation, de sociabilité avec les pairs, d’information etc. Faut-il fixer, aussi, la majorité numérique à 15 ans ? Pourquoi pas, mais que fait-on de ceux qui y sont déjà ? Les empêcher d’y accéder nécessite de fixer une forme d’authentification, qui se révèle très complexe et pas toujours efficace, car facile à contourner. D’ailleurs, pour le moment, il n’y a pas de solution viable sur cet aspect clef du dossier sur la majorité numérique.

Les écrans ont-ils “un impact sur le développement affectif, sensoriel affectif d’un enfant”, comme le prétend le chef de l’Etat ?

Des études trouvent des associations mais pas d’effets, ou alors minimes. Lorraine Poncet et Jonathan Bernard [NDLR, membre du panel d’experts], de l’Inserm, ont par exemple publié une étude visant à déterminer l’impact du numérique sur les capacités à dessiner. Grâce aux données de 7 000 enfants de la cohorte Elfe, ils ont évalué le temps écran à deux ans et effectué un test de performance de dessin à trois ans et demi. Leurs résultats montrent que plus le temps écran est important, moins les capacités à dessiner sont bonnes. Mais lorsqu’ils ont pris en compte les variables socio-économiques des parents, ils ont découvert que l’association négative des écrans disparaissait. Autrement dit, les tests de performances sont bien plus liés aux inégalités socio-économiques qu’à la pratique de l’écran, qui devient plus un symptôme de la qualité du fonctionnement familial que la cause directe d’une difficulté.

Cela peut s’expliquer soit parce que certains parents ne parviennent pas à occuper leur enfant autrement faute de temps disponible, soit parce qu’ils ont plus de mal à les protéger de la surconsommation numérique faute d’une culture du numérique. Il est aussi possible que ces parents aient un plus faible accès à certaines activités culturelles ou sportives par exemple. L’impact de ces inégalités socio-économiques fonctionne d’ailleurs aussi pour expliquer les associations négatives entre temps écran et les compétences langagières ou encore développement cognitif.

Malgré ces déclarations fortes du président, le gouvernement Attal ne compte pas pour l’instant de secrétaire d’État ou de ministre délégué au Numérique chargé de les concrétiser. Qu’en pensez-vous ?

Il existe un réel besoin d’un ministre délégué au Numérique et je suis surprise de voir que cette fonction n’est pas honorée. Nous avons besoin d’une prise de hauteur qui sorte du discours selon lequel le numérique serait un problème, de quelqu’un qui soit capable de dire : il y a de bonnes choses et d’autres qui sont délétères, il faut donc soutenir ceux qui tentent d’améliorer la situation, notamment au niveau scolaire, et organiser des actions collectives pour se défendre des designs prédateurs des plateformes numériques, qui visent à maintenir les utilisateurs le plus longtemps possible en captant leur attention, comme les timelines, qui permettent un défilement infini, ou encore les algorithmes qui mettent en avant les informations négatives.

C’est également de la responsabilité de l’Etat d’avoir un ministre qui porte un vrai projet d’éducation aux médias et qui met les moyens nécessaires. Il est incompréhensible de se plaindre du complotisme chez les jeunes par exemple sans investir des moyens sérieux pour combattre ce phénomène. Il faudrait surtout remettre les difficultés socio-économiques au centre du débat, car elles expliquent beaucoup de choses, et pas seulement concernant le numérique.

Source: Victor Garcia

Suivre ce lien pour lire le texte ou visionner la vidéo!


««« Retour en arrière