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  7. Alain Finkielkraut : “Partout, les...

Il est difficile, lorsqu’on rencontre le philosophe Alain Finkielkraut, de ne pas laisser s’échapper le regard vers l’immense bibliothèque qui tapisse les murs de son salon. Et en l’espèce, avant d’être un grand écrivain, Finkielkraut est un grand lecteur. Ceux qui le lisent ou l’écoutent sur France Culture savent qu’il collectionne les citations, qui l’aident à penser le monde en prenant appui sur les mots des plus grands. C’est pourquoi son dernier livre, Pêcheur de perles (Gallimard), est sans doute l’un de ses meilleurs. D’une dizaine de citations qu’il a choisies dans ses carnets parce qu’elles lui “font signe”, et qui constituent l’amorce d’autant de chapitres, il réfléchit à l’amour, à la mort, à l’Europe, à l’humour, à la politique, ou encore à la France. En se plaçant sous le patronage d’Arendt, Kundera, Levinas, Tocqueville et bien d’autres, il rend hommage, dans un style puissant et sensible, à ceux qui l’inspirent tout en faisant fructifier leur héritage. Toujours “mécontemporain”, parfois désespéré, constamment honnête – et jamais pédant -, il sait aussi se montrer drôle ou hésitant. Le livre touchera sans aucun doute tous ceux qui ont su trouver dans la littérature une béquille, et même une épée. Citons le poète écossais Robert Burns : “Je choisis mes citations préférées et les conserve dans mon esprit comme une armure prête à l’emploi, offensive ou défensive, dans la lutte que représente cette existence turbulente.”

L’Express : Le premier chapitre de votre livre raconte un épisode de votre vie personnelle – une dispute, quand vous étiez jeune, avec votre future femme – et l’on s’attend, à le lire, à ce qu’il soit suivi d’un récit autobiographique. Ce n’est pas le cas. Pourquoi ?

Alain Finkielkraut : Si je prends le risque de parler de moi, ce n’est pas pour le plaisir de raconter ma vie, c’est pour essayer de penser à nouveaux frais l’expérience de l’amour. Même lorsque j’écris à la première personne, je ne cherche pas à défendre une vérité subjective, ce qui m’importe, c’est la vérité tout court.

Vous faites preuve, dans ce même chapitre, d’humour et d’autodérision, des qualités qui ne surprennent pas ceux qui vous côtoient mais que vous laissez moins transparaître dans le débat public. Est-ce parce que l’on ne peut pas se raconter soi-même sans rire de soi ? Ou que la discussion publique est chose trop sérieuse pour plaisanter ?

Je laisse aux humoristes professionnels le soin de faire des blagues dans l’espace public. J’essaie cependant d’aborder les choses sérieuses sans me laisser gagner par l’esprit de sérieux, et j’ai constamment en tête le proverbe yiddish, merveilleusement commenté par Milan Kundera : “L’homme pense, Dieu rit”.

Dans cette dispute, la pomme de la discorde est l’actrice du film Le Choix de Sophie, que vous auriez préférée polonaise plutôt qu’américaine. Pouvez-vous comprendre, dès lors, pourquoi certains “woke” défendent des positions similaires concernant la représentation de “minorités” dans l’art ?

Cette querelle à propos de Meryl Streep est dérisoire. La femme que j’aimais était enthousiasmée par sa performance. Je lui ai répondu, pète-sec, qu’au lien de demander à une star hollywoodienne d’imiter à la perfection l’accent polonais, il eût été opportun de confier le rôle à une actrice polonaise. Cette remarque ne faisait pas de moi un woke avant l’heure. Je n’étais pas assez bête pour dénoncer ce qu’on n’appelait pas encore l’”appropriation culturelle” mais je pensais que l’Europe centrale vivant alors sous la botte soviétique, la solidarité imposait de mettre en valeur des artistes de là-bas, même si ceux-ci n’étaient pas bankable. Cet argument avait sa légitimité mais il ne méritait pas que je monte sur mes grands chevaux. C’est au lendemain de cet accrochage que le ciel m’est tombé sur la tête. La femme de ma vie m’annonçait qu’elle me quittait. La dispute avait été la goutte d’eau, je me montrais envahissant, je ne respectais pas son quant-à-soi, je pompais l’air.

Vous évoquez dans le livre votre engagement dans le mouvement de Mai 68. Pourquoi avoir ensuite pris vos distances avec lui ?

En Mai 68, j’étais, pour reprendre la célèbre expression de Philippe Muray, un “mutin de Panurge”. Je manifestais comme on manifestait, je me révoltais comme on se révoltait, je m’indignais comme on s’indignait : “Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !” criais-je avec une ferveur mimétique. Puis je me suis progressivement aperçu que ce vieux monde n’était pas pesant mais fragile et qu’il s’éloignait de nous sans crier gare.

Si je devais résumer d’une formule mon itinéraire, je dirais que je suis passé d’un printemps à l’autre, du printemps parisien au printemps de Prague, du lyrisme révolutionnaire au scepticisme post-révolutionnaire, du pathos de l’émancipation à la défense passionnée de la culture qui m’a mis au monde.

A l’époque, que pensiez-vous des intellectuels libéraux ou conservateurs qui critiquaient cette “révolution introuvable”, selon la formule de Raymond Aron ?

Force m’est de reconnaître qu’à l’époque, la critique de Mai 68 ne me touchait absolument pas. Je n’avais aucune considération pour la droite. Il n’y avait à mes yeux de vérité et de salut qu’à gauche, et même à la gauche de la gauche.

Vous consacrez, sous le patronage de Kundera, un chapitre à l’Europe comme civilisation. Vous faites l’éloge des (petites) nations qui la composent et de leur singularité qui n’empêche pas leurs points de rencontre. Comment expliquez-vous que la dimension culturelle de la nation soit si peu présente dans les discours des partis nationalistes en France ?

Au Moyen-Age, écrit Kundera dans un Occident kidnappé, l’idée de l’Europe reposait sur la religion commune. Dans les temps modernes, le Dieu médiéval se transforma en deus absconditus et c’est la culture qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles l’humanité européenne se comprenait, se définissait, s’identifiait. Aujourd’hui, la culture à son tour cède la place. Nous vivons sous le règne égalitaire du “tout culturel”. Ni la droite, ni la gauche, ni le centre ne résistent à ce nihilisme souriant.

Vous avez été l’un des premiers intellectuels à vous inquiéter de la baisse du niveau éducatif en France. Vous n’étiez pas d’accord pour dire, comme Christian Baudelot et Roger Establet dans leur ouvrage éponyme de 1989, que “le niveau mont (ait)”. Alors que le dernier rapport Pisa fait état du déclin avancé de l’école, ministère et chercheurs doivent bien reconnaître l’évidence. Comment expliquez-vous que leur aveuglement ait été si long et si fort ?

L’aveuglement reste très fort : alors même que le bon usage se perd, que la syntaxe s’effondre et que le vocabulaire se réduit à vue d’œil, des linguistes béats nous expliquent que “le français va très bien, merci” [NDLR : du nom d’un “Tract” publié récemment chez Gallimard]. Depuis Bourdieu, les sciences sociales divisent le monde en deux camps, les dominants et les dominés. La culture générale favorisant les dominants, on a dit qu’elle relevait du délit d’initiés et on l’a exclue de l’école. Ainsi s’est répandu l’enseignement de l’ignorance. Malgré l’acharnement des sociologues, le désastre est désormais visible à l’œil nu. L’heure du sursaut semble arriver. J’espère seulement qu’il n’est pas trop tard.

On doit l’expression d’”enseignement de l’ignorance” au philosophe Jean-Claude Michéa. Partagez-vous le diagnostic qu’il faisait dans le livre du même nom paru en 1999 ?

Jean-Claude Michéa et moi sommes d’accord sur le diagnostic mais pas sur les causes. Pour lui, l’enseignement de l’ignorance est imputable au capitalisme. Or je pense de mon côté qu’il procède bien plutôt de l’égalitarisme.

Vous regrettez que l’on accuse les boomers de s’en être mis plein les poches tout en polluant la planète. Les boomers n’ont-ils rien à se reprocher ?

“La catastrophe, c’est lorsque les choses suivent leur cours”, disait Walter Benjamin. Ceux qu’on appelle les “boomers” n’ont rien fait pour interrompre le processus. De là à encenser Greta Thunberg, il y a un pas que je me garderai de franchir.

A notre époque, notez-vous, “même coupable, un dominé est innocent”. La mise en valeur de la figure de la victime chère aux woke n’est-elle pas, après tout, un motif chrétien ?

“Le monde est plein de vertus chrétiennes devenues folles”, disait G.K. Chesterton. L’actualité lui donne raison.

Vous demandez : “Y aura-t-il jamais une épreuve de vérité pour l’idéologie woke ?” Ce qui s’est passé sur les campus américains après le 7 octobre, où des étudiants juifs ont été menacés, n’en est-elle pas une ?

D’une dichotomie l’autre. Le wokisme a pris dans les campus la relève du marxisme. L’ennemi à abattre, ce n’est plus le capitalisme, c’est l’impérialisme blanc. Et depuis la guerre des Six Jours, Israël est dans le mauvais camp. Ce n’est plus un pays de réfugiés, c’est une entreprise coloniale. Ainsi, un antisémitisme antiraciste se déchaîne en toute bonne conscience dans les universités du monde occidental. Woke veut dire “éveillé”. Se réveille-t-on d’un éveil ? La clairvoyance retrouvera-t-elle un jour ses droits ? Rien n’est moins sûr.

Vous regrettez la dévalorisation de l’histoire comme “roman national”. N’est-il pas légitime de critiquer ce concept ? L’histoire n’est-elle pas davantage une forme de savoir qu’un roman ?

Je me garderais de parler de roman national. L’histoire doit être enseignée telle qu’elle est, avec ses ombres et ses lumières, le plus objectivement possible. Naguère encore, tous les Français, quelle que soit leur origine, devenaient, notamment par l’école, des héritiers de l’histoire de France. Aujourd’hui, on lutte contre les “crispations identitaires” en fracturant cette histoire, en la rendant discontinue, ou en proclamant qu’elle a été faite de bout en bout par les étrangers. Comme en témoigne L’Histoire mondiale de la France, le livre dirigé par Patrick Boucheron, le wokisme foule aux pieds le droit fondamental de l’homme à la continuité historique.

La “mémoire impérieuse” de la Seconde Guerre mondiale, qui dévalorise toute proposition politique un tant soit peu patriotique, “se révèle incapable de faire la différence entre Pétain et De Gaulle”, écrivez-vous. Tout ce qui ressemble à De Gaulle se voit ramené à Pétain. Que pensez-vous de l’attitude inverse, celle d’Eric Zemmour, qui consiste à faire croire que Pétain était aussi honorable que De Gaulle ?

La réhabilitation partielle de Pétain par Eric Zemmour n’a convaincu personne, et c’est heureux. Mais ce qui scandalise tout le monde ou presque, c’est la phrase de De Gaulle : “Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.” Aux yeux de l’esprit du temps, ces mots font de l’homme du 18 juin un émule d’Adolf Hitler.

Vous rappelez à plusieurs reprises que le juif enraciné (notamment en Israël) et critique de l’islam est, pour ses ennemis, le nouveau “nazi”. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Michel Foucault qualifiait d’ignominieuse la résolution de l’ONU faisant du sionisme une forme de racisme. Cette définition va aujourd’hui de soi dans les cercles progressistes. Les juifs ne sont plus protégés par le devoir de mémoire. Ils sont accusés de perpétrer un génocide contre le peuple palestinien. En même temps, un nouveau mot d’ordre surgit : “From the river to the sea, Palestine will be free“. Il ne s’agit plus de partager cette terre mais de la purger de toute présence juive. Comme le notait il y a quelques années l’écrivain David Grossman : “Tragiquement, Israël n’a pas réussi à guérir l’âme juive de sa blessure fondamentale, la sensation amère de ne pas être chez soi dans le monde”. Depuis le 7 octobre, cette blessure est à vif. Partout dans le monde, les juifs s’aperçoivent qu’ils ne font pas le poids.

Vous tentez, avec courage, de défendre Renaud Camus, en soulignant que la notion de “grand remplacement” est tout à fait acceptée lorsqu’il s’agit de s’en réjouir. Souhaiteriez-vous que le débat public soit le lieu d’une confrontation la plus large possible, de ceux qui, par exemple, en appellent au génocide des juifs ou nient l’existence d’Auschwitz, à ceux qui professent le racisme ? Ou bien faut-il mettre des limites à la liberté d’expression ?

Tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions mais pas ses propres faits. La liberté d’expression ne saurait donc inclure le négationnisme. Pour ce qui est de Renaud Camus, avec lequel j’ai de graves divergences, je constate seulement que ceux qui le condamnent à la mort sociale n’en ont pas lu une ligne. Ils se veulent les héritiers des dreyfusards, mais ceux-ci opposaient le scrupule au préjugé ; eux font le contraire.

Pourquoi regrettez-vous l’époque où l’on trouvait les “croissants ordinaires” dans les boulangeries ?

Les croissants au beurre me donnent mal au cœur. Je devrais en faire une chanson.

Source: Laetitia Strauch-Bonart

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