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Après des années de discrétion, le réveil. Dans la nuit du jeudi 18 au vendredi 19 janvier, une explosion a secoué le bâtiment de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de Carcassonne, dans l’Aude. Deux tags “CAV” ont été retrouvés sur la clôture de l’enceinte, initiales du Comité d’action viticole. “Si aucun agent de l’Etat n’a été blessé, d’importants dégâts matériels sont à déplorer”, a expliqué le préfet de l’Aude dans un communiqué. Une enquête a été ouverte pour “dégradation par moyen dangereux d’un bien appartenant à autrui en bande organisée”, a signalé le parquet auprès de l’AFP.

Ce n’est pas la première opération violente dans la région. Le Comité régional d’action viticole (Crav) et ses branches locales (CAV) ont mené de multiples actions coup de poing ces dernières décennies dans les départements de l’Aude, de l’Hérault et des Pyrénées-Orientales. Ailleurs en Occitanie, les agriculteurs poursuivent leurs blocages d’axes routiers, protestant contre des normes jugées excessives, la hausse des coûts, un manque de considération. La colère des viticulteurs avait été particulièrement soulignée par le président du Syndicat des vignerons de l’Aude, Frédéric Rouanet, le 15 janvier : “Sans mesures rapides, la colère sera intenable dans le vignoble.”

“L’exaspération gronde”

Le lendemain, dans la nuit du mardi 16 au mercredi 17 janvier, des tags “Attention au prix sinon boom”, ont été retrouvés sur les murs d’un négoce à Valros, commune du sud de l’Hérault, cette fois siglés “FNSEA” (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) – laquelle s’est désolidarisée. “Je dirige un syndicat officiel, et je ne cautionne donc pas ce genre d’actes, explique aujourd’hui à L’Express Frédéric Rouanet. Nous sommes un mouvement de masse et de négociation, mais cela fait longtemps que j’alerte sur le fait que nous risquons de nous faire dépasser. On n’écoute pas suffisamment les vignerons, et la profession est dans un état psychologique grave.”

Cela fait plusieurs mois que l’exaspération gronde chez les viticulteurs audois. Déjà, au début du mois d’octobre 2023, le CAV audois avait tenté de mettre le feu à une société d’embouteillage de Sallèles-d’Aude, dans le nord-est du département. Ses membres avaient été jusqu’ici relativement discrets, leur dernier coup d’éclat remontant au mois de juin 2017, il y a cinq ans. A l’époque, sept hommes encagoulés s’étaient introduits chez un négociant en vins de Teyran, dans l’Hérault, avant de déverser 200 000 litres de vin, laissant sur place les tags habituels : “Comité d’action viticole”. Coût du préjudice : 300 000 euros.

Un groupe radical qui a émergé dans les années 1960

Les origines du mouvement sont beaucoup plus anciennes. Elles remontent au début du XXᵉ siècle, quand se créent les syndicats de vignerons dans le Languedoc. A l’époque, la région traverse une grave crise viticole. Les manifestations, réprimées par le Georges Clemenceau, alors président du Conseil et ministre de l’Intérieur, se multiplient dans la région et dans le Roussillon. “Elles ont pu réunir jusqu’à 1 million de personnes”, souligne Jean-Marc Touzard, directeur de recherche à l’Inrae de Montpellier et auteur de plusieurs articles sur la transition viticole dans le Languedoc. Le monde du syndicat viticole se structure et, un peu plus de cinquante ans plus tard, dans les années 1960, émerge le Comité régional d’action viticole. “Les problèmes sont quelque part similaires à ceux d’aujourd’hui, explique Jean-Philippe Martin, agrégé et docteur en histoire, auteur d’Histoire de la nouvelle gauche paysanne. Parmi eux, on peut citer une baisse de la consommation de vin, notamment du ‘gros rouge’ ou vin de table, et une surproduction aggravée par la concurrence, d’abord du vin algérien, puis italien et espagnol, dans les décennies suivantes, avec l’extension du marché unique européen.”

Le Crav a toujours été extrêmement lié au monde syndical. Comme l’explique le chercheur et professeur à l’IEP de Bordeaux Antoine Roger dans un article sur le sujet, le comité d’action naît lors d’une réunion de la Confédération générale des vignerons du Midi (CGVM), syndicat historique du secteur, en 1961. Citant un de ses “premiers animateurs”, il relève que le Crav fait figure, “à côté de la structure syndicale, [de] corps non statué, plus ou moins informel, ayant pour vocation de mener des actions directes : le ‘bras armé’ du syndicalisme, en quelque sorte”. Ils ont un objectif officiel : “mener des actions sur le terrain pour appuyer les revendications”. “Il faut bien comprendre que, dès les années 1960, les viticulteurs languedociens mènent leurs luttes sur trois niveaux, détaille Jean-Marc Touzard, de l’Inrae. D’abord, le plus classique, où les responsables viticoles de la région, les notables, négocient avec l’Etat. C’est la gestion courante. En parallèle, vous trouvez l’organisation de manifestations.” Dans le Languedoc de l’époque, terre structurée par la viticulture, où chaque famille ou presque a un arpent de vigne, elles sont particulièrement importantes. “Enfin, vous avez l’action violente, très visible, menée en parallèle des deux autres. Dans les années 1960 et 1970, cette complémentarité est assumée”, reprend le chercheur.

Deux morts en 1976

De fait, les membres du Crav agissent à l’époque à visage découvert. Leurs actions ressemblent à celles d’activistes classiques : des barrages, puis des manifestations. Mais après les accords d’Evian, en 1962, et le retour des Français ayant participé à la guerre d’Algérie, le mouvement se radicalise. Les activistes de la CGVM sont “rejoints par d’anciens appelés, formés en Algérie aux techniques de la guérilla”, comme l’écrit Antoine Roger. Un répertoire d’actions de plus en plus violentes s’impose. Le Crav détériore des biens publics – en général des bâtiments publics ou des voies de chemins de fer –, généralement la nuit, souvent à coups d’explosifs. Leur action intéresse même au-delà des frontières. En 2007, Jean Vialade, l’un des dirigeants historiques du Crav, affirmait ainsi à L’Indépendant du Midi avoir reçu la visite, trente-quatre ans plus tôt, de deux émissaires libyens. Ces derniers seraient venus lui proposer de financer le mouvement au nom du jeune dictateur Mouammar Kadhafi. “Ils m’ont expliqué que le gouvernement français de l’époque pouvait être facilement renversé”, avait-il raconté au quotidien régional. Vialade n’aurait pas donné suite.

Le pic de violence est atteint le 4 mars 1976, quand éclate une fusillade lors d’une manifestation organisée dans le village audois de Montredon. Un viticulteur et un CRS sont tués. Un temps d’accalmie suit cet affrontement, jusqu’en 1984, quand, une nuit d’avril, un commando d’une centaine d’hommes ravage et incendie un supermarché Leclerc à Carcassonne. La presse de l’époque évoque un “attentat” possiblement mené en raison de la présence de “vins étrangers” dans ses rayons. “Il ne faudrait pas arriver dans l’Aude à la même situation qu’en Corse ou au Pays basque”, s’étrangle Raymond Chesa, alors maire (RPR) de Carcassonne. Deux viticulteurs sont interpellés. “La prégnance du monde viticole est moins importante qu’auparavant et, à partir de ce moment, un ras-le-bol commence à s’exprimer dans la population, remarque l’historien Jean-Philippe Martin. Les actions du Crav deviennent plus minoritaires et espacées.”

Le divorce socialiste

Le silence dure jusqu’en 1998, où, pendant plusieurs années, de nouvelles actions sont perpétrées dans la région. Entre 1998 et 2010, Antoine Roger dénombre 39 “journées d’actions”. Les viticulteurs s’en prennent aux infrastructures de transport, aux radars publics, ou encore à certains négociants, accusés d’importer des vins étrangers au détriment de ceux de la région. Le divorce est apparemment consommé entre les syndicats officiels et le Crav, qui mène des actions dans la clandestinité. “Jusqu’aux années 1980, une part importante des vignerons votaient pour le Parti socialiste, observe Jean-Philippe Martin. La majorité des cadres des syndicats étaient socialistes, et beaucoup le sont restés. Mais, à partir de 1984, le gros de la profession se détache.” Le point de rupture devient évident en 2013, quand, dans la nuit du mardi 16 au mercredi 17 juillet, les locaux de la fédération du PS de l’Aude sont endommagés par une explosion. Trois inscriptions “CAV” sont inscrites sur les murs, ainsi qu’un tag “Le Foll”, du nom du ministre de l’Agriculture sous François Hollande.

Jusqu’à l’explosion de Carcassonne, dans la nuit de jeudi à vendredi, les CAV locaux n’avaient mené que des actions irrégulières, beaucoup moins spectaculaires qu’autrefois. “Les vignerons sont beaucoup moins nombreux qu’auparavant, observe Jean-Marc Touzard. Les manifestations vigneronnes du siècle dernier, qui pouvaient réunir plusieurs dizaines de milliers de personnes, n’existent plus.” Samedi 25 novembre dernier, ils étaient à peine quelques milliers – 4 000, selon la préfecture, 6 000, selon le syndicat – à défiler dans les rues de Narbonne à l’initiative des vignerons du département. Les vignerons sont mécaniquement plus rares à venir nourrir les rangs du Crav et de ses émanations locales. D’autant que la profession est désormais plus morcelée qu’auparavant. “A l’inverse du Languedoc de l’époque, dont la production était concentrée autour du vin de table, celui d’aujourd’hui est aussi composé d’exploitations en vin ‘haut de gamme’, estime Jean-Marc Touzard. Ces viticulteurs ne voient pas forcément d’un bon œil les actions violentes, car ils estiment qu’elles nuisent à l’image des vins de la région, notamment à l’étranger.”

Mais la colère n’en reste pas moins bien présente. “Ne me demandez pas ce que compte faire le Crav : il n’y a pas de porte-parole, et je ne sais pas qui conduit ses actions, assure Frédéric Rouanet, du Syndicat des viticulteurs de l’Aude. Mais nous vivons une crise telle que je n’en ai jamais connu auparavant. Les moments difficiles poussent les gens à des actions fortes.” Pour éviter l’embrasement, le dirigeant syndical a le regard fixé sur une date : vendredi 2 février, jour où Marc Fesneau, ministre de l’Agriculture, se rendra dans l’Hérault pour y rencontrer les viticulteurs.

Source: Alexandra Saviana

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